Jeanne Meunier, née Ferrand, ma grand mère paternelle est née en 1908, dans la maison où je vis aujourd'hui. Je l'ai toujours connue âgée mais jamais vieille serais-je tenté de dire.

Petite, avec son visage étonnamment lisse, ses beaux cheveux blancs rabattus en un gros chignon, ses lunettes dorées, sa démarche trotte menu, elle ressemblait étrangement à la mère grand de Titi et Gros Minet. Coquette avec ça, discrètement maquillée et soigneuse de sa personne.
Grand-mère joviale, elle chantait, beaucoup et plutôt bien, jouait du piano, tout autant mais plutôt mal, trichait au scrabble pour ne pas se faire battre par ses petits enfants et soignait ses géraniums pendant que nous imitions Michel Platini sur le pré et Tarzan dans les tilleuls. A plus de 80 ans, elle faisait encore régulièrement des exercices de gymnastique chez elle et revêtait pour l'occasion son fameux jogging bleu de chez Damart. Grand-Mère en survêt, on trouvait ça extra.

Lors des réunions de famille, elle aimait raconter des blagues, y compris grivoises, qu'elle notait scrupuleusement dans un petit carnet...qui lui devint de plus en plus utile à mesure que sa mémoire la trahissait. J'ai retrouvé l'une d'elles, je vous laisse apprécier :
Une fille, un soldat et un vieux monsieur descendent du train. La fille glisse sur la dernière marche et s'étale en découvrant le meilleur de son individu. Aussitôt le soldat se met au garde à vous et le vieux monsieur met les mains dans les poches. Au chef de gare qui s'indigne de leur attitude passive et contemplative devant la fille évanouie, le soldat répond : « Je salue le poilu inconnu » et le vieux monsieur : « Je rallume la flamme du souvenir ! »
Pour nous faire rire, elle se déguisait également parfois en mère Cottivet, personnage de concierge pipelette du folklore lyonnais, s'exprimant en français et en patois, dont les sketchs commençaient toujours par : « En descendant, montez donc, vous verrez le petit comme il est grand. »

 De sa vie plus jeune, je ne sais pas grand chose. Qu'elle avait été couturière, qu'elle avait travaillé à la fonderie Diederichs de Bourgoin puis dans des emballages pour confiserie. Qu'elle avait aussi élevé 4 fils nés dans une période difficile, entre 1937 et 1945.
Elle parlait peu de sa jeunesse, n'aimait pas regarder en arrière, et lorsque j'évoquais ce temps avec elle, venait invariablement un moment où les larmes lui montaient aux coins des yeux. Peut-être ne voulait elle pas réveiller les souvenirs douloureux, comme celui de son frère unique qui s'était tué en tombant d'un échafaudage alors qu'il n'avait qu'une vingtaine d'années, ou  celui de Charles, son époux,mort relativement jeune lui aussi.
Elle avait son permis de conduire mais n'en avait jamais fait usage. A la mort de mon grand père, elle décida donc, à 56 ans, de reprendre le volant. Cela ne dura que quelques mètres, juste le temps d'encastrer sa 4L dans un bassin en pierre devant la maison . Elle raccrocha la clé au clou, d'où elle ne bougea plus jamais.
Une des rares anecdotes de son enfance qu'elle me raconta fut qu'un jour, vers ses 10 ans, elle s'était enfuie à la vue d'un pauvre bougre crasseux et au teint jaune qui s'approchait à pied de la maison. On l'avait lavé dans une grande bassine, à l'extérieur, pour le débarrasser des puces et des poux. Cet homme qu'elle n'avait pas reconnue, c'était son père. On était au printemps 1919 et le brigadier Pierre Etienne Ferrand, venait d'être démobilisé. Il revenait, vivant, mais irrémédiablement brisé, ses poumons brûlés par le gaz Moutarde.
Une guerre, puis l'autre, ces tragédies contribuèrent sans doute à la rendre farouchement pacifiste , en revanche, elle demeura toujours profondément croyante.

Elle vivait sobrement, comme beaucoup de gens des campagnes de sa génération, qui vivaient avec de petites retraites et que le souvenir des privations des guerres rendait prudents et économes. On consommait ce qu e le jardin et les arbres fruitiers produisaient. Le pain rassis devenait du pain perdu, le vin éventé remplissait le vinaigrier et les épluchures nourrissaient les poules ou finissaient au compost. Pas grand chose ne se perdait, on transformait, reprisait, réparait.Vivre de peu ne veut pas dire vivre mal, ma grand-mère menait une vie simple et sereine, sans jalousie ni frustration par rapport à ceux qui avaient plus.
Quand il lui fallait du lait et les fromages, elle nous emmenait  à la ferme du Sermet, grosse bâtisse multiséculaire, rasée dans les années 80 pour faire place à un lotissement. On partait pour une ballade joyeuse, ramassant en chemin selon les saisons,des mures, des noix ou  des jeunes pousses de pissenlit dont notre grand mère faisait de délicieuses salades. Ah, la ferme, que de souvenirs ! Remplir l'abreuvoir des vaches, boire du lait encore chaud, faire coulisser les paniers à fromage suspendus sous le toit de la grange ou improviser une petite bagarre dans le foin odorant..La vie des paysans était âpre, mais pour nous, la ferme était  un merveilleux terrain de jeu et d 'apprentissage.

Quand nous fûmes un peu plus grands, mes cousins et moi primes l'habitude de partir en « exploration » les mercredi après-midi. Notre grand-mère nous préparait un casse croûte de pain, de pâte de coing et de fromage qu'on fourrait dans les sac à dos. Dans les gourdes, nous emportions l'eau parfumée d'un peu d'Antésite. A travers les prés et les bois, le long des ruisseaux et des chemins de terre, nos expéditions nous menaient dans les anciennes carrières de pierre, à la grotte de l'Ermite, à la cascade saut de l'Ane ou encore au château du Temple. La seule consigne que nous avions, c'était de rentrer avant la nuit.
Le soir, une bonne grosse soupe de légumes, une omelette au lard et une pomme au four remplissaient nos ventres affamés. Les nuits d'hiver, à l’heure du coucher, les chambres étaient froides et elle nous apportait une bouillotte pour nous réchauffer dans les draps humides.

 Elle vécut seule dans sa maison pendant près de trente cinq ans, quasiment autonome jusqu'au bout, même si elle nous faisait parfois quelques frayeurs. Je me souviens d'une fois notamment où je discutais devant sa maison avec mon père lorsqu'on entendit comme un gros pétard exploser, qui secoua violemment la porte. A peine avions nous eu le temps de réaliser ce qui se passait que ma grand-mère apparut titubant sur le seuil, l'air ahuri, quelques cheveux encore fumants sur les tempes et une allumette dans la main. Fou rire inextinguible à cette vision digne d'un dessin animé, sauf que Jeanne avait failli pour le coup se faire sauter la tête en s'obstinant à vouloir allumer son four à gaz...
Mais le plus souvent, je te revois , ma chère grand mère, dans les situations du quotidien, arrosant le potager ton chapeau de paille sur la tête, préparant les confitures ou tricotant près du poêle, ton regard bienveillant posé sur nos visages d'enfant. Images qu'on croit anodines et éphémères et qui sont en fait immensément précieuses et éternelles.

« Je suis arrivée à un âge, me dit elle un jour, où on connaît plus de morts que de vivants ». C'était peu avant que je ne parte vivre aux Etats-Unis et je pressentais alors que je ne la reverrais pas dans ce monde. Elle s' est éteinte doucement un soir d'octobre 2000, comme une chandelle qui n'a plus rien à brûler.